jeudi 12 février 2009

La Boussole de Sidinna / 20 Le palmier d'Oued El Bey

Mon année sur les ailes du récit (50/53) La Boussole de Sidinna (20/23) – 13 février 2009


Chemin troisième :

Pleine, ma lune

Orientation seconde :

Le palmier d'Oued El Bey

" Le rapport de ceci avec le réel est pure imagination" – Le Haïkuteur



Voici, rédigés sous forme de journal, des extraits d'un carnet de notes de Maître Ch. B. M., avocate de l'accusé Mohamed Lamjed Brikcha.


Gafsa – Mercredi, début d'après midi :

Je suis à Gafsa, où je me suis rendue, comme plusieurs confrères, pour assister au procès du bassin minier. J'ai saisi l'opportunité de mon séjour ici pour entrer en contact avec Monsieur Sofiène Jeridi, professeur de langue arabe et ancien responsable de la section de l'union des étudiants, dont le nom a été cité par mon client, Mohamed Lamjed Brikcha, dans ses déclarations. Je me suis adressée à lui après qu'un confrère m'ait indiqué l'endroit où je pouvais le trouver. Et, sans l'avoir contacté au préalable, j'ai frappé à la porte de son bureau au service administratif où il travaille en tant que détaché de l'enseignement. Et comme l'objet de ma visite n'avait pas de rapport avec son travail, nous avons convenu d'un rendez-vous et il y est venu, comme prévu.
J'ai tout de suite remarqué la ponctualité de monsieur Jeridi. Qualité rare par les temps qui courent ! Il m'a semblé, de plus, être un homme de bien, bien élevé, réaliste et direct. Il m'a franchement dit qu'il s'était fait son propre point de vue sur le procès, pour lequel mes confrères et moi avons effectué le déplacement depuis Tunis, mais qu'il gardait son opinion pour lui-même, ajoutant, en toute clarté, qu'il était et qu'il demeurait un homme fidèle au régime et un militant discipliné. Faisant de la politique, il sait qu'il y a toujours quelqu'un pour l'attendre au tournant, guettant la moindre erreur qu'il commettrait et tient à ce que sa carrière ne subisse pas de revers à cause d'un geste humanitaire qu'il avait accompli au cours des événements.
C'est ainsi que monsieur Jéridi a expliqué son refus catégorique de venir formellement témoigner au procès de mon client. Mais je lui ai expliqué l'état psychologique critique dans lequel se trouvait Mohamed Lamjed Brikcha et l'urgence, pour moi, d'obtenir des informations sur une étape de son périple qu'il avait complètement occultée de sa mémoire ; peut être y trouverais-je la preuve irréfutable de son innocence. Réalisant ma détermination à défendre mon client jusqu'au bout, quoi qu'il m'en coûte, il s'est montré compréhensif et m'a demandé s'il pouvait réellement me faire confiance.
Je lui ai promis de garder le secret de nos entretiens, de ne jamais dévoiler mes sources et de n'utiliser les informations qu'il me fournirait que pour défendre les intérêts de mon client. Il m'a alors confié avoir effectivement rencontré Mohamed Lamjed Brikcha par hasard à Rédayef, au début du mois de juin. Mais, pressés par le temps nous avons dû prendre rendez-vous pour un second entretien afin qu'il me parle des circonstances exactes dans lesquelles s'était déroulée cette rencontre.


*****

Gafsa – jeudi, midi:

Monsieur Jéridi affirme avoir, tout de suite, reconnu mon client, en dépit du fait qu'il ne le connaissait que superficiellement et malgré la longue période pendant laquelle il ne l'avait plus revu.


"J'étais chez ma sœur, me dit-il, lorsque j'ai entendu un vacarme qui m'a attiré vers la fenêtre du premier étage. J'ai tout de suite reconnu Brikcha qui criait, alors que deux forcenés le frappaient avec de gros bâtons, tentant de le convaincre qu'ils agissaient ainsi pour chasser de son corps un démon qui l'habitait. Quant à lui, il tentait de se relever en titubant, pour chanter "El Ward Jamil".
"Aussi bizarre que puisse paraître la scène, ajoute monsieur Jéridi, c'est exactement ce que j'ai vu et entendu. Autrement, je ne serais jamais intervenu ! Loin de moi de prétendre que c'est mon intervention qui l'a délivré de l'emprise de ces deux forcenés qui - soit dit pour être clair - n'avaient rien à voir avec des agents de police en civil. Le temps de descendre les escaliers et de sortir de la maison, je les ai vus prendre inexplicablement la fuite. Au loin, une foule monstre de jeunes et d'adolescents arrivait en s'agitant et en criant. J'ai dû simplement attirer Brikcha à l'intérieur de la maison, le temps que la foule passe et s'éloigne.
"Il m'a dit qu'il souffrait, qu'il était étranger à la ville, qu'il s'y trouvait par pur hasard et qu'il cherchait simplement un automobiliste se dirigeant vers le Nord pour avec lui en autostop. Nous sommes sortis. Heureusement, ma voiture était intacte comme je l'avais laissée. J'ai emprunté quelques ruelles pour éviter les grandes places et nous avons pris la direction de Gafsa.
"Brikcha avait reçu un coup sur la tête, poursuit-il. Sa blessure paraissait plutôt superficielle, mais il souffrait de vertiges. Aussi, un peu de sang humidifiait ses cheveux et coulait sur son col de chemise. Je lui ai donné quelques mouchoirs en papier afin qu'il comprime sa blessure, le temps de sortir vite de la ville et de trouver une pharmacie au premier village sur notre chemin. Lorsque nous nous sommes arrêtés, la blessure avait beaucoup enflé. Nous l'avons montrée au pharmacien et il s'était contenté de la nettoyer, la couvrant d'un pansement en nous conseillant d'aller d'urgence consulter un médecin.
"Tout le long du trajet, Brikcha tentait d'engager avec moi une discussion, poursuit monsieur Jéridi. Il voulait savoir si je travaillais et ce que je faisais, mais moi je le laissais parler et évitais de répondre. Il tenait des propos parfois clairs et balbutiait parfois, par bribes, des mots ambigus. Il m'a parlé d'une boussole, d'un marin et d'un voyage vers le Nord. Il parlait comme dans un rêve avec un style décomposé et des mots entrecroisés. C'était comme une sorte de film surréaliste. Il criait de douleur pour se remettre tout de suite à chanter "El ward Jamil" d'une voix, par ailleurs, mélodieuse ; et je sentais l'immensité de son drame. Cependant, aussi convaincu que j'étais de la noblesse de mon geste humanitaire, j'ai soudain eu peur de l'emmener à l'hôpital. Qui savait, en effet?

"Plus on s'approchait de Gafsa, ajoute mon interlocuteur, et plus je regrettais d'avoir cherché à le secourir et hésitais à entrer en ville. Quant à Brikcha, il s'assoupissait un instant, puis se réveillait brusquement, secoué par la douleur, pour me parler avec la voix de quelqu'un sur le point de perdre conscience. Il me demandait de l'aide et me suppliait de recevoir de lui la boussole si j'en étais le propriétaire. Il s'assoupissait de nouveau un peu. Puis me disait :"emmène-moi au Nord".
"A quelques kilomètres de Gafsa, j'ai senti qu'il sombrait et craint qu'il ne tombât dans le coma. Alors je l'ai fait descendre de la voiture pour le secouer et lui faire prendre l'air un moment. Je lui ai demandé si sa destination était Kairouan et il a secoué la tête pour dire non. "Alors Kasserine" ? Il s'est tu. J'ai réalisé à cet instant qu'il s'était complètement évanoui. Alors je l'ai fait remonter dans la voiture et, pris de panique, je me suis empressé à prendre un raccourci vers Kasserine.


En y arrivant, poursuit-il, j'ai pensé le laisser dans un café et m'en aller. Je me suis, effectivement, arrêté au premier café. C'était une sorte de local modeste où il n'y avait pas plus de trois clients, tous des jeunes. Ils se sont, tout de suite, joint à moi. Nous l'avons installé sur une chaise et lui avons mouillé le visage à l'eau fraiche. Mais il était toujours inconscient. Je leur ai expliqué que j'étais pressé et que je devais repartir tout de suite. A propos de Brikcha, je leur ai dit que c'était un inconnu que j'avais trouvé à terre sur la route, à la sortie de la ville et que je le leur avais ramené pour qu'ils l'aident à retrouver sa famille.
Avant de repartir, conclue mon interlocuteur, un jeune est arrivé tout à fait par hasard. Il l'a reconnu et s'est porté volontaire pour s'en occuper, me promettant de se débrouiller pour le conduire chez un médecin. Alors je le lui ai laissé et suis rentré chez moi, ne sachant s'il fallait être satisfait d'avoir échappé à une catastrophe ou si je devais me sentir coupable d'avoir projeté de faire du bien sans avoir eu l'audace d'aller au bout de mon action.
J'ai demandé à monsieur Jeridi, pour terminer, s'il se rappelait le nom de l'un de ces jeunes auxquels il avait laissé Mohamed Lamjed Brikcha à Kasserine. Il a répondu qu'il ne se souvenait pas des noms, mais qu'il avait compris que celui qui s'était porté volontaire pour s'en occuper était un poète, et qu'il le faisait par reconnaissance pour Brikcha qui l'aurait soutenu alors qu'il était étudiant et aurait publié ses poèmes dans la revue éditée par le club de littérature de la faculté des lettres.

*****

Gafsa – Café du palmier d'Oued El Bey – Vendredi soir :

………………….
… Puis, je ne sais comment, nous avons à nouveau évoqué le souvenir de Mohamed Lamjed Brikcha. Et Sofiène de me confier qu'au début, il n'avait remarqué chez lui aucun problème de mémoire. C'est qu'il s'était souvenu de lui à son tour, en dépit de son malaise. Il s'était même rappelé une anecdote qui leur était arrivée lors de leur première rencontre à la buvette de la faculté des lettres de la Manouba, il y a plus d'une dizaine d'années.
Sofiène terminait sa dernière année d'études à la faculté lorsqu'il fit la connaissance de Mohamed Lamjed Brikcha, alors en première. Sur mon insistance, Sofiène m'a raconté cette anecdote qui l'avait tellement marqué et qui a fait qu'il n'a plus jamais oublié mon client.
"Brikcha, m'a-t-il dit, était à la buvette avec un groupe d'amis, lorsque je me suis adressé à eux, leur proposant de nous rejoindre dans les rangs des étudiants du parti. Sa réponse avait été d'une extrême originalité. Il m'a dit : "Nous sommes tous inscrits au parti des "Khobzistes". Mais j'ai une proposition à te faire : Tu es supposé être plus cultivé que nous, puisque tu es en terminale. Les gens de Gafsa, que je connais bien d'ailleurs, sont connus pour leur amour du cinéma et leurs connaissances solides en ce domaine. Je te pose donc une question sur le cinéma. Si tu réponds juste, alors je m'inscris immédiatement et sans conditions ; peut-être même que mes amis aussi s'inscriront aussi. Mais si tu réponds faux, alors je ne te demande que de nous foutre la paix et de ne plus faire cette proposition à aucun de nous. Sinon je jure que je vais former une liste sous les couleurs du parti de Sidi Belhassen Echchedli, mener une campagne Bendir battant et vous allez voir comment nous allons rafler tous les sièges de votre conseil scientifique."
Et Sofiène d'ajouter en riant, tentant d'imiter la voix et les gestes de Mohamed Lamjed Brikcha :


"Je devais suivre son raisonnement jusqu'au bout, pour voir où il allait en venir. Alors il a regardé sa montre et dit : "il est maintenant huit heures vingt. Sais-tu s'il existe un film dont le titre serait "Huit et demi" ? Et si oui qui en serait le réalisateur ?" Tous se sont mis à rire et ça se voyait qu'ils ne connaissaient pas plus que moi la réponse. Alors il a ajouté en donnant le titre en français "8,5 ça fait une moyenne qui ne donne pas droit au rachat en fin d'année!" Jugeant que c'était une blague de sa part, j'ai donc répondu que ce genre de film était un pur produit de ses plaisanteries et lui ai promis, s'il avait des connaissances réelles dans le domaine du cinéma, de le proposer pour animer le cinéclub à créer à la faculté.
"Mais ma réponse était fausse, poursuit Sofiène, et Brikcha m'avait fourni, de mémoire, toutes les informations concernant ce film, m'invitant à m'assurer de son existence, le soir même, en suivant le programme de la série consacrée au cinéma italien, par une chaine satellitaire spécialisée dans la diffusion de films culturels.
Je n'ai retrouvé le sommeil, a conclu Sofiène, qu'après avoir vu "Otto e mezzo", ce film produit treize ans avant ma naissance et qui était diffusé en hommage au réalisateur Federico Fellini et à son comédien fétiche Marcello Mastroianni. Et c'est ainsi que je me suis retrouvé, suite à une plaisanterie de Mohamed Lamjed Brikcha, contaminé par la cinéphilie. J'ai, bien sûr, tenu ma promesse de ne plus l'inviter à s'inscrire à l'organisation estudiantine. Et, malgré mon soutien à sa candidature pour l'animation du club de cinéma, ni lui ni ses amis n'ont voté pour l'élection des représentants des étudiants au conseil scientifique.

*****

Gafsa – samedi – six heures du matin :


Aujourd'hui je me suis réveillée tôt. Je me suis sentie attachée à Sofiène, en admiration devant sa maturité politique, peut-être même convaincue de sa stratégie et de sa façon de voir les choses ! D'un geste machinal, je l'ai appelé pour lui dire au revoir avant de repartir pour Tunis. Mais il a tenu à ce que nous buvions notre café ensemble. Avant de nous quitter, il a demandé mon adresse personnelle ainsi que celle du bureau où je travaille. Il a dit qu'il voulait un jour me faire la surprise de se trouver sur mon chemin alors que je me rends au bureau ou que je rentre à la maison…
Qui sait ? Mektoub…

Le Haïkuteur …/… à suivre

jeudi 5 février 2009

La Boussole de Sidinna / 19 Impasse du silence, N°3

Mon année sur les ailes du récit (49/53) La Boussole de Sidinna (19/23) – 06 février 2009

Chemin troisième :

Pleine, ma lune

Orientation première :

Impasse du silence, N°3


" Le rapport de ceci avec le réel est pure imagination" – Le Haïkuteur


Beb-Tounes est unique. Comme passage de courant d'air, cette porte de la Médina n'a pas son pareil.
Bien connus, les vents de Beb-Tounes. Ils soufflent toujours … et patati et patata... jusqu'à la fin de ce qui a déjà été dit :


Sens unique...
Entrée sans sortie...
Traversée…
Rupture…
Descente de la rue…
Echos ne parvenant jamais…
Ecrasement contre la muraille muette…
Déviation...
"Chut… silence… ferme… colmate"… et "si ta porte t'amène du vent, alors condamne-la!" et… vous connaissez toute l'histoire. Inutile alors de la ressasser à nouveau. Mais cette fois-ci c'est différent ! Car, comprenant que le fil de son histoire lui a définitivement échappé, l'intéressé s'est complètement tu.
*****
Mohamed Lamjed Brikcha s'est définitivement tu. N'ayant pas supporté la pression, il est tombé, dit-on, dans une mutité totale. Mais certains disent, au contraire, qu'il s'agirait plutôt de résistance que de mutité et qu'il refuse plutôt de parler, tant que les enquêteurs chercheraient à l'impliquer dans des crimes qu'il n'a pas commis. On dit encore que, désespérés de lui arracher le moindre aveu, ils auraient lâché prise, finissant par l'interner avec les malades mentaux incurables. On prétend même, dans une autre version, que toute une résidence-laboratoire aurait été conçue spécialement pour Mohamed Lamjed Brikcha. Il y serait en ce moment sous contrôle, comme un cobaye, en vue d'analyses approfondies et d'expériences compliquées dans le cadre d'une étude pluridisciplinaire dont l'objectif serait de trouver des solutions radicales aux problèmes de toute une génération.
Paroles que tout cela ! Paroles semées à tout vent lointain. Mais ce qui est certain, dans tous les cas, c'est que Mohamed Lamjed Brikcha, qu'il ait refusé de parler, qu'il ait été poussé au silence ou qu'il ait été effectivement atteint de mutité, a définitivement cessé d'avoir une voix audible. Ce qui est certain, dans tous les cas, c'est que l'impasse Brikcha compte désormais, à elle seule, trois muets. Dieu merci, je ne suis pas forte en calcul, autrement je me serais lancée dans des opérations compliquées, comptant les impasses de la médina et mesurant le mouvement de son invasion par le silence, à la lumière du taux d'invasion de notre impasse.
Je te confie à Dieu, Mohamed Lamjed, fils de ma voisine ! Je te confie à Dieu dans ton épreuve qui ne concerne plus que toi. Plus de soutien, plus de support qu'une avocate stagiaire qui ne cesse de courir entre les couloirs de la prison et la maison des Brikcha. Plus qu'elle, après que ta sœur unique ait levé les bras, annonçant son incapacité à s'occuper davantage de toi. Plus qu'elle à combattre pour toi, sillonnant le pays à la recherche de preuves de ton innocence et de gens qui t'auraient vu passer ou résider et qui seraient prêts, pour la seule vérité, à apporter un témoignage. Plus qu'elle, enfin, à croire à l'existence de cette boussole, à toi léguée par Sidinna, que tu aurais égarée ou qu'on t'aurait volé en cours de route.

*****


Ce qui est certain, dans tous les cas, c'est que l'intéressé s'est tu. Pourquoi alors demander aux vents de Beb-Tounes de continuer à souffler dans la même direction ? Nul besoin de devin pour démontrer que les vents ne sont plus les mêmes, que la porte-chicane n'est plus la même et que les temps ne sont plus les mêmes. Les vents de Beb-Tounes ne soufflent plus comme nous attendrions qu'il soufflent. Ils ne se dirigent plus du côté que nous souhaitons, ni même comme le leur dicte leurs envols spontanés. Le canal de la porte-chicane n'est plus le seul à changer leur direction. A notre insu, d'autres circuits, d'autres canaux, d'autres fréquences ont été créés, les chargeant à chaque fois du prévisible, du moins prévisible et, surtout, de l'inattendu. Et malheur à celui qui prend l'habitude de les voir toujours souffler en sa faveur. Malheur à qui n'en attend que du bien. Il ne ferait que construire sur du vide. Et que celui qui n'a pas encore côtoyé le vide, vienne écouter ce que "Bbé" Sabriya a à en dire !
Ce qui est certain, dans tous les cas, c'est que l'intéressé s'est tu. Que peut alors celle de nous dont les poumons s'emplissent de vacarme et dont la voix ne trouve pas les cordes auxquelles les cris peuvent s'accrocher pour sortir ?
Je te confie à Dieu, Khadouja, femme de Brikcha ! Tu as porté, accouché, éduqué… Tu as patienté attendant de voir grandir. Et, pour t'en récompenser, le destin ne se contente pas de te priver de ton enfant tout en le laissant en vie ! Il t'accable de paralysie et de mutité et te confisque, en plus, la liberté de mouvement et le droit de décider de ton propre sort. Et te voici, voisine de ma vie, sous tutelle ! Te voici forcée à signer sur papier blanc au gré de la volonté de ta fille et à partir de chez toi, la mort dans l'âme.
Je te confie à Dieu, voisine de ma vie, là où tu as déménagé. Quant à moi, il me reste, après toi, Dieu le seul, Dieu l'unique ! Il me reste le Clément, le Miséricordieux, mais aussi tout ce vide que tu me lègue et que ne peut contenir cette impasse avec ses trois maisons à jamais sans âmes.

*****

Lorsque les vents se sont mis à souffler à Beb-Tounes, diffusant la nouvelle de la main mise de Sawana sur la maison des Brikcha, l'avocate n'avait encore pas informé Rachida des résultats des tests psychologiques qu'on avait fait subir à son frère. Rachida était encore au huitième mois de sa grossesse. Une nuit, elle a fait un cauchemar qui l'a sortie de son lit en chemise de nuit. Elle a fui sa chambre en criant, traversant le patio vers la chicane, puis la chicane vers l'impasse. Elle a manqué de peu de réveiller tous les habitants de Beb-Tounes. Sans l'aide de Dieu, son mari, Ayadi Touhami, n'aurait pas réussi à la faire taire, ni à maîtriser son agitation pour la ramener difficilement à son lit.
Et, comme à chaque fois que les vents de Beb-Tounes soufflent dans le sens contraire de celui que nous désirons, nous nous sommes réveillés, le lendemain, sur la rumeur de cette Djennya dont les engins auraient démoli le foyer aux Swanys et qui aurait décidé de se venger des propriétaires du terrain en s'appropriant leur maison à Beb-Tounes. De là à dire que la Djennya s'était implantée à la maison des Brikcha en raison des travaux engagés à la Sénya de Sawana, il n'y avait qu'un pas que Rachida a vite franchi, finissant par être convaincue que cette Djennya s'était installée dans sa propre chambre, perturbant son sommeil et venant chaque nuit l'avertir qu'elle ne la laisserait pas accoucher dans ce local qu'elle considérait désormais comme sien et que personne n'avait plus le droit de partager avec elle, à part, évidemment, Mohamed Lamjed. Aussi, selon ses dires, la Djenniya aurait-elle fini par lui interdire de dormir, la menaçant si jamais elle fermait les yeux, que sa punition serait la mort de son bébé dans son ventre.


Et la crise de Rachida de s'aggraver sans raison apparente. Elle a développé une allergie à la simple prononciation du nom de son frère dont l'affaire avait trop trainé, commençant à lui peser plus qu'elle n'en pouvait supporter. Elle a fini par juger que personne d'autre que Mejda n'était responsable de ce qui lui arrivait et que c'était lui qui aurait chargé Sawana, sa Djennya, de lui empoisonner la vie pour la punir de n'avoir pas cru qu'il avait une relation sérieuse avec elle, ou de s'être permise de se marier avec Ayadi Touhami, sans attendre qu'il soit rentré.
La crise de Rachida s'étant aggravée, Ayadi Touhami s'est trouvé contraint de l'emmener chez un devin de son pays, dont les journaux publient encore chaque jour les photos ne cessant d'en vanter les prouesses. Et le Devin de se montrer tout à fait d'accord avec elle, confirmant exactement l'interprétation qu'elle faisait de ses cauchemars et lui affirmant qu'elle ne pouvait accoucher qu'une fois coupé tout lien qu'elle avait avec la maison des Brikcha. Aussi lui a-t-il conseillé de déménager définitivement hors des remparts, lui permettant de prendre sa mère avec elle, à condition que celle-ci n'ait plus aucune sorte de lien avec la maison à abandonner.
Ainsi, les vents de Beb-Tounes commencent-ils à souffler à une vitesse vertigineuse, laissant à l'impasse Brikcha un vide dont je ne peux pas encore mesurer l'immensité. Depuis des années déjà, notre impasse comptait une maison abandonnée: celle des Zinouba. Toute la chaux de sa façade s'était épluchée, découvrant profondément les pierres en dessous. La porte s'était fissurée et sa peinture qui, si mes souvenirs sont bons, était bleue, s'était complètement éteinte. Il n'est resté de clairement visible que le numéro "Un" inscrit en blanc sur une plaque métallique, à l'origine bleue marine, encore vissée tout en haut du battant droit. Il ne m'était jamais venu à l'esprit que ce numéro cachait en lui, depuis l'éternité, la signification terrifiante qu'il revêt aujourd'hui, ni que l'abandon de la maison des Zinouba n'était qu'un simple commencement d'une fin qui devait nécessairement arriver.
Après avoir réussi à cacher tous mes sentiments en serrant longuement Khaddouja contre moi, après l'avoir portée avec Rachida pour l'aider à monter en voiture, après avoir suivi du regard la dernière camionnette de déménagement, jusqu'à ce qu'elle ait emprunté le tournant vers l'extérieur des remparts, j'ai longuement regardé le numéro "deux" sur la porte définitivement fermée des Brikcha. Puis, tournant le regard vers la porte à côté, portant le numéro "trois", je n'ai plus pu m'empêcher de pleurer. La troisième maison était la nôtre. C'est la dernière à demeurer occupée dans l'impasse, tout comme je suis la dernière de toute notre famille à demeurer en vie.
Toute une impasse pour "Bbé" Sabriya, pour une femme muette, isolée même de ses plus proches voisins et à laquelle le souffle du vent n'apporte plus que l'angoisse et la peur de ce dont le lendemain sera fait.
Quelle autre issue que toi ai-je, impasse du silence ?
Quelle autre Houma que toi ai-je, Beb-Tounes ?
Quel endroit accepterait d'accueillir "Bbé" Sabriya, si jamais j'osais m'en aller ?

*****

Quels vents peuvent bien avoir amené Ameur El-Binou à Beb-Tounes?
Est-ce vrai qu'il n'est pas au courant ?
Qu'est-il venu chercher exactement à la maison de sa tante ?
Plus d'un mois après le départ de ma voisine et alors que je commençais à m'habituer à ma solitude dans l'impasse du silence, Ameur El-Bintou s'est présenté, sans raison aucune. Il a stationné sa voiture devant l'impasse et s'est mis à klaxonner à tue tête jusqu'à me sortir de ma cuisine, alors que ma casserole était sur le feu. Il m'a dit qu'il était venu exprimer sa sympathie à sa tante après que Mejda ait sombré dans la folie. "Folie qui t'emporte la tête, espèce de vicieux, ai-je pensé !"
Il s'est mis alors à insulter Rachida et son mari pour avoir laissé fermée la maison de sa tante et m'a intimé, en criant, l'ordre de lui ouvrir la porte, comme je l'avais fait la dernière fois. Dieu merci, je suis muette ! Je lui ai expliqué par les gestes que la porte était définitivement fermée et que les habitants de la maison s'étaient sauvés de la Djennya, déménageant dans un quartier lointain. Mais j'ai fait exprès d'esquisser des gestes incompréhensibles, faisant semblant de lui indiquer l'adresse. Ainsi, il ne pourrait trouver l'endroit où ils avaient déménagé.


C'est que Rachida déteste à mort Ameur El-Bintou. Je sais qu'elle ne veut pas qu'il lui rende visite dans sa nouvelle demeure qui, de toute façon, n'est plus celle de sa tante. Moi aussi je déteste ce chien, ce cochon qu'est Ameur El-Bintou ! Ayant désespéré de comprendre mes gestes, il m'a insultée, est monté en voiture et s'en est allé en klaxonnant. C'est ainsi qu'il est : il te demande un service sur un ton impératif et, une fois obtenu ce qu'il veut, il t'insulte. Franchement, je suis contente pour Carla Piccolo qui s'est séparée de lui. Elle s'en est affranchie, la pauvre.
Si ce qu'on dit est vrai, Carla Piccolo l'aurait poussé à vendre tout ce qu'il possédait, y compris la maison de son père au Rbat. Puis elle aurait soldé toutes ses possessions ici, et serait rentrée définitivement à Palerme, le laissant sans la moindre ressource, réfugié chez les Laâjel. C'est au moins ce que l'on dit. Et ce ne sont, bien sûr, que les vents de Beb-Tounes qui soufflent dans les mots à leur manière. C'est pour cela que certains autres disent qu'El-Bintou continue, au contraire, à vivre heureux avec son italienne de femme.
Mais il y en a qui croient qu'ils se sont bien séparés, qu'ils l'auraient même fait à l'amiable et que c'est Ameur El-Bintou qui en serait sorti seul gagnant, car il aurait tout partagé de moitié avec Carla Piccolo. Quant à la maison du Rbat et au restaurant flottant, il ne les aurait vendus que pour rassembler toute sa fortune dans un même compte, afin de s'associer à Néji Laâjel pour construire un complexe de loisir sur le terrain de la Sénya de Sawana, comprenant, à ce qu'on dit, cinq immeubles avec toutes les commodités : appartements d'habitation, locaux commerciaux ainsi que restaurants et autres cafés.
Tout ceci est paroles, bien sûr ! Mais la rumeur la plus répandue affirme que le divorce a bien eu lieu. Mais que c'est Radhia Bent Kahla qui en serait la principale instigatrice. Ce que je sais, moi, c'est qu'elle est effectivement du genre à détourner les hommes. On dit que c'est elle qui a soufflé à Ameur El-Bintou l'idée de laisser tomber sa vieille étrangère pour épouser une jeune, à l'âge des roses. Ainsi aurait-elle réussi à se jouer de lui, le poussant à reconnaître la paternité de Mayara, sa bâtarde de petite fille.
Ce que je sais, moi, et j'étais présente, c'est que Radhia était venue à Khadouja lorsque s'est répandue la rumeur de la noyade de Mejda. Elle avait alors choqué tout le monde en prétendant que sa fille était enceinte du noyé, jurant ses grands Dieux que personne d'autre que Mohamed Lamjed Brikcha n'aurait touché à sa fille et qu'Aïchoucha elle-même, Dieu ait son âme maintenant, aurait revendiqué cette liaison et tenu à garder le bébé, par fidélité au supposé défunt. On se souvient même que certaines jeunes filles de l'extérieur des remparts avaient pris la défense d'Aïchoucha la considérant comme un modèle de courage et un symbole de la défense de la liberté de concevoir. Car, après l'accouchement, elle aurait décidé de vivre avec sa fille pour l'éduquer et assumer toute seule la responsabilité de son choix.
Je sais que tout ceci fait qu'il est difficile de croire qu'Ameur El-Bintou ait pu avoir quelque chose à voir avec Mayara. Mais je connais aussi le pouvoir de manipulation de Radhiya Bent Kahla et sa capacité à changer sa stratégie d’un extrême à l'autre. Etant donné qu'elle n'avait pas trouvé d'issue pour filer la bâtarde à Mohamed Lamjed Brikcha et comme son objectif était d'imposer à sa fille un mari à tout prix, quelle gêne aurait-elle éprouvée à chercher un père à sa petite fille en créant une toute autre histoire avec un tout autre homme que Mejda ? Sinon comment expliquer la rumeur faisant état de la mort d'Aïchoucha, non pas par arrêt cardiaque comme on l'avait dit à tout le monde, mais par suicide ? Contrainte de signer son contrat de mariage, Aïchoucha aurait mis fin à ses jours afin que jamais Ameur El-Bintou ne se trouve seul avec elle dans une chambre fermée !
On dit même – Dieu nous en préserve – qu'à peine Radhia Bent Kahla aurait-elle enterré sa fille, qu'elle aurait invité Ameur El-Bintou à habiter la chambre de la défunte et à dormir dans le même lit sur lequel elle s'était donnée la mort. Tout ceci, avait-ton prétendu, pour permettre à la gamine de s'habituer à son père. Quant à ce qui se passe dans la maison de Néji Laâjel, en son absence, c'est Dieu seul qui en sait quelque chose…


*****

…Heureusement que tu es muette, "Bbé" Sabriya ! Autrement, qu'est-ce qu'il y aurait comme histoires à colporter par les vents de Beb-Tounes !

Le Haïkuteur …/… à suivre

jeudi 29 janvier 2009

La Boussole de Sidinna / 18 La cache de la lune

Mon année sur les ailes du récit (48/53) La Boussole de Sidinna (18/23) – 30 janvier 2009


Chemin second :

Des silex sur les dunes

Orientation septième :

La cache de la lune

" Le rapport de ceci avec le réel est pure imagination" – Le Haïkuteur



Où peut bien se cacher la lune des nuits sombres ? C'est là le vrai problème ! Si je connaissais la cache, peut être comprendrais-je le secret de toute cette obscurité qui aveugle ma conscience, m'enveloppe la mémoire et m'empêche d'arriver au bout de mon chemin. Même dans mes rêves, la scène subitement s'assombrit, la lune disparaît soudain dans sa cache inconnue et je baigne dans les ténèbres, ne sachant pas si je vais me réveiller ou si, avec l'avènement d'une nouvelle lune, je vais être cueilli à chaud par un autre cauchemar.


… Habitué à l'obscurité. A nouveau seul, allongé sur une civière, un bandeau noir sur les yeux. La salle d'écoute baigne dans le noir et l'infirmier de la prison, un dur sans cœur, applique à la lettre les directives de ses supérieurs, ne voulant même pas écouter mon point de vue. Je lui crie que je reconnais la paternité de Mayara sans que cela nécessite une analyse génétique. Mais il m'enfonce, quand même, dans la veine une aiguille de la taille d'une lance, pour remplir de mon sang toute un flacon, et puis s'en va en riant de moi. Et moi, je n'ai aucune envie de rire.

*****
… Une grotte punique taillée dans la pierre à même l'eau. Oh ! Enfin l'île de Ghédamssi ! Mais comment y suis-je arrivé, du Cap Bon, en un simple sprint ? C'est certainement ce que Khaddouja Jaïed appelle la chaleur de l'expulsion de l'âme. Depuis combien de temps mes rêves ne m'ont-ils pas offert un événement aussi heureux ? Enfin rentré au Bled, enfin débarrassé du propriétaire de l'âne et de sa bande ! Mais il me semble sentir comme une honte de moi-même qui me fait redouter le retour à la maison. Alors je me convaincs de rester sur l'île. Peut-être manquerais-je un peu à Aïchoucha qui viendrait à ma rencontre, ou un passant s'apercevrait-il de ma présence. L'information parviendrait jusqu'à Beb-Tounes et tout le monde viendrait, alors, me ramener au bercail, comme on ramenait jadis les femmes boudeuses au foyer conjugal… Tiens ! Une image qui provoque une nouvelle crise de fou-rire involontaire et interminable...
… Une grotte punique taillée dans la pierre à même l'eau. Mais tout y est sur le point de s'écrouler. Des fissures qui s'élargissent petit à petit, au point qu'il me semble entendre les craquements des pierres qui se déchirent en se séparant les unes des autres. Le rêve va-t-il se transformer en cauchemar et la crise de rires en crise de larmes ? Mais où est donc la Marina ? L'a-t-on déplacée ? Tiens ! Une autre image qui provoque une autre crise de fou-rire. Mais pourquoi ne pas poser la question au gardien enveloppé dans sa couverture, pour se protéger du froid ?
- Il n'y a aucune Marina à El-Haouariya ! Mais d'abord comment êtes-vous arrivé ici ? Il est strictement interdit d'accéder à ce site, surtout de nuit. Ne savez-vous pas lire ?
… Mohamed Lamjed Brikcha ne sait pas lire ! Une autre blague, une autre crise de fou-rire. Le gardien enveloppé dans sa couverture pour se protéger du froid, se fâche de mes ricanements et m'ordonne de quitter tout de suite les lieux pour m'éviter les tracasseries, ainsi qu'à lui-même. Mais où pourrais-je aller ? Si j'étais encore à El-Haouariya, la bande du propriétaire de l'âne serait, sans nul doute, encore là, sur la colline, à me guetter. Je trompe la vigilance du gardien et me faufile dans une autre grotte menaçant ruine. J'en fais mon abri et qu'elle s'écroule complètement sur ma tête si son vœu est de s'écrouler !
… Une grotte punique taillée dans la pierre à même l'eau. Et la nuit ne tarde pas à s'assombrir. La lune disparaît du ciel. Ses reflets argent sur la surface de l'eau s'éteignent. Et je plonge dans un noir total, une obscurité dans laquelle je ne me suis jamais trouvé de ma vie. N'eut été le bruit de l'eau chuchotant son écoulement aux pierres saillantes, au flux et au reflux, la vie m'aurait parue brusquement interrompue. Le silence est ici plus sombre que l'obscurité elle même. Mais où se cache donc la lune des nuits sombres ?

*****
… Habitué à l'obscurité. La salle d'écoute baigne dans le noir. Enfin, mon avocate arrive à la prison. Elle m'ôte le bandeau noir qui me couvre les yeux et ouvre la fenêtre pour laisser entrer la lumière du jour :
- Nous allons immédiatement réclamer un examen psychologique en vue d'obtenir un délai, avant votre soumission aux interrogatoires officiels! Je ne veux pas que votre transfert chez le psychiatre se fasse sur la demande de l'instruction. Car la mission du médecin serait alors de déterminer si vous êtes effectivement malade ou si vous simulez. Mais lorsque c'est nous qui réclamons l'examen, sa mission sera de vérifier s'il n'est pas injuste, à la base, de vous soumettre à l'interrogatoire en vous infligeant des questions de nature à aggraver votre état psychologique. Il y a une nuance dans l'exposé juridique, Si Lamjed, mais une nuance de taille.
- Comprenez-moi maître, je ne veux pas voir de médecin. Je veux simplement savoir où se cache la lune des nuits sombres. C'est là le vrai problème. Si je connaissais l'endroit où elle se cachait, peut être comprendrai-je le secret de toute cette obscurité qui aveugle ma conscience, enveloppe ma mémoire et m'empêche de leur donner des réponses claires à toutes leurs questions.
- Ah bon ! Possible ! Mais il y a, en attendant votre examen médical, une autre question importante sur laquelle je dois attirer votre attention. Elle concerne Mayara, la fille d'Aïchoucha Laâjel. Ne dites plus à personne que vous reconnaissez, ni que vous niez sa paternité. C'est une question qui n'intéresse que nous. Toute déclaration que vous faites ici est enregistrée dans votre dossier. Néji Laâjel vient de retirer sa plainte contre vous. Voici une information importante sur laquelle nous allons nous baser. Je vais en profiter pour retirer de votre dossier les analyses effectuées. Nous aurons tout notre temps, une fois l'affaire principale résolue, de traiter le problème de Mayara à votre convenance.

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… Habitué à l'obscurité. Le monde s'assombrit devant mes yeux, même en plein jour. Tous les yeux du monde voient parfaitement, sauf les miens qui deviennent aveugles dès que j'en ai besoin pour apercevoir ce que je cherche. Tazoghrane, par exemple, oui ! Je vois tout ce qui m'entoure, sauf Tazoghrane. Je tourne en rond sans jamais pouvoir y arriver. La mémoire revient puis s'en va. La conscience s'en va puis revient. Et moi, j'en suis toujours à chercher Tazoghrane ou à me reposer d'avoir, en vain, cherché Tazoghrane. Je ne sais pourquoi, mais quelque chose me pousse à monter à dos de cet âne et à chercher, inlassablement, Tazoghrane, en particulier. Et comme je tiens absolument à y arriver, Tazoghrane, elle, de jour comme de nuit, se tient exprès du côté sombre de mon champ de vision.
Je demande à toutes les personnes que je rencontre sur mon chemin de m'indiquer la route. Mais dès que je pose la question, on rit de moi et on m'assure que la route est claire et que rien n'est plus facile que d'arriver à Tazoghrane :
- Ah, Tazoghrane, Tazoghrane… Iciii ? Oh j'chais pas trop Ya'lkou, Moi j'chuis touriste ici. Mais moi, j'ai un ami qui est Tamazigh. Alors je crois savoir que Tazoghrane c'est, comme tu dirais, la rouge ou le rouge, la couleur rouge de toute façon. Mais un village, alors là, J'chais pas trop. Ici, en Tunisie ? C'est difficile de trouver ça, ya'lkhou. Car il n'y a plus de berbères ici. Par contre, chez nous, en Algérie c'est fort possible que…

*****


Si je ne connaissais pas bien les enfants et la femme de Boujomâa, je dirais que c'est bien lui qui s'est débarrassé de sa Kachabiya, qui s'est rasé le crâne, qui s'est enfui de la ferme de Slouguiya avec les siens, abandonnant le troupeau d'El-Hajja Héniya à son sort et qui a pris une voiture immatriculée en Algérie pour faire du tourisme à Korbous comme les riches de son pays d'origine. Voici une autre image très rigolote ! Mais je retiens mon fou-rire, par politesse, jusqu'à ce que la voiture s'éloigne ; puis je le laisse exploser. Et les échos de mes éclats de rire de retentir entre les collines environnantes, faisant trembler les membres de l'âne qui trébuche. Soudain, la lune disparaît et je me vois perdre le contrôle de la bête et tomber, aveugle, ne voyant plus rien autour de moi.
*****
… Une grotte punique taillée dans la pierre à même l'eau. Au large, des rochers saillants et des vagues se heurtant et gagnant en hauteur et pas de lune pour éclairer la voie. Des rumeurs sur un zodiaque qui aurait heurté un rocher, sur un trou par lequel l'eau se serait infiltrée et sur une trentaine, tous de moins de la trentaine. Ils auraient tenté de "brûler" au pays des italiens. Certains d'entre eux se seraient noyés et les agents de secours seraient encore en train de chercher les autres.
… Au large, des rochers saillants et des vagues se heurtant et gagnant en hauteur et pas de lune pour éclairer la voie. A la recherche de survivants, les agents de la protection civile braquent les projecteurs de leurs vedettes et de leurs hélicoptères. Ils s'affairent à repêcher les cadavres. Sur la terre ferme, les ambulances s'en vont et s'en viennent. Portières arrières ouvertes, elles accueillent les cadavres inanimés des brûleurs, ou leurs corps flasques conservant encore quelques restes de vie.
… Les agents de la protection civile tentent de retrouver des survivants. La plage est sur-animée, surexcitée. A même le sable, des cris de douleurs et des cercles de lamentation. Et, sur la corniche, des maisons qui s'ouvrent en signe de solidarité avec les mères endeuillées. Ici et là, des centaines de parents veillent, dans l'attente de la miséricorde divine, à l'affût de quelques bribes d'information sur leurs progénitures.
… La plage est sur-animée, surexcitée. Et moi, alors ? Quel rapport aurais-je avec tout cela, pour me trouver ici, allant et venant avec ceux qui attendent ou assis à la ronde avec ceux et celles qui se lamentent ? Soudain, j’ai comme l’impression qu’une femme de l'âge de Khadouja Jaïed m'attaque. Elle me tient par le col de la chemise comme si elle attrapait un criminel et crie :
- Enfin je t'attrape, fils de chien ! N'es tu pas le fils de Khadouja ? N'es-tu pas celui qui était venu à Kasserine, dans la voiture du professeur gafsien et qui avait rencontré mon fils Karim, au café de la gare?
- Oui je suis bien le fils de Khadouja Jaïed. Mais qui vous dit, madame, que Karim a "brûlé" ? Ce n'est qu'un mensonge, madame ! Tous les tunisiens "brûleraient"-ils jusqu'au dernier, que Karim Awled Belâaïfi s'en empêcherait, de lui même. Je me souviens de plusieurs poèmes d'amour qu'il avait dédiés à la Tunisie et qui m'avaient fait pleurer, tellement était émouvante sa façon de chanter l'impossibilité de vivre loin de cette terre. Non madame ne croyez jamais qu'il ait "brûlé" ni qu'il se soit noyé.
- Tu ne vas pas réussir à me rouler avec tes propos simulant la compassion, fils de cochonne. Tu es de ceux qui tuent la victime et marchent dans son cortège funèbre ! N'es-tu pas le propriétaire du zodiaque ?
- Non!
- Mon cœur a failli s'arrêter de battre, le jour où Karim m'a appris qu'il partait et que tu lui avais téléphoné pour l'inviter à travailler avec toi dans la cueillette des oranges à Menzel Bou Zelfa…
- Mais j'ai bien dit à Bochra Toukabri que cette accusation était sans fondement. Je n'ai jamais appelé Karim Awled Belâaïfi. Jamais ! Je n'ai d'ailleurs pas de téléphone et je ne connaissais même pas son numéro. Et puis je suis de Beb-Tounes, moi ! Pas de Menzel Bou Zelfa, pour y posséder des oranges à cueillir.
- Pourquoi me fais-tu cela, fils de Brikcha ? Et toi mon Dieu, pourquoi me prends-tu mon fils unique ? Je l’avais contraint à jurer sur le Coran qu'il ne "brûlerait" pas au pays des italiens comme le font les aventuriers. Il avait juré mais voilà qu'il n’a pas tenu promesse. Il vivait avec le seul espoir de partir à l'étranger. J'ai tenu à confisquer son passeport et à ne le laisser monter dans le bus qu'après avoir juré. Mais c'est toi qui l'as dupé, fils de Khadouja, et c'est à toi de me le rendre, vivant. Autrement je te crèverai les yeux avec mes ongles.
… Au large, des rochers saillants et des vagues qui continuent à se heurter, gagnant en hauteur et pas de lune pour éclairer la voie. Et, sur la plage, les agents de la protection civile sortent un corps inanimé qu'ils allongent sur une civière et emportent vers leur voiture. Et moi, avec les curieux, je me penche sur le noyé :
- Ah… Ah… Karim… Ah Awled Belâaïfi… Ô poète de demain, qu'as-tu fais de toi-même ? Pourquoi succomber au mirage du Nord ? pourquoi descendre des hauteurs du Châambi, pour périr ainsi sur cette plage ? Qu'avez-vous tous à "brûler" ? Aaaaah … Si nous savions où s'en va la lune des nuits sombres, peut-être, comprendrions-nous le secret de toute cette obscurité qui aveugle les consciences et enveloppe les mémoires, qui nous prive d'arriver là où nous voulons, qui nous empêche même de penser à nous ancrer sur la terre ferme pour n'être pas engloutis par la mer. C'est là, le vrai problème …
… Au large, des rochers saillants et des vagues se heurtant et gagnant en hauteur et pas de lune pour éclairer la voie. Et, sur la plage, une maman endeuillée jure de venger son fils étendu sur la civière. La voici qui s'attaque au fils de Khadouja Jaïed, croupissant maintenant dans sa cellule, tout en sachant pertinemment qu'il est innocent. La voici qui enfonce ses ongles dans mes yeux, qui me les arrache, me plongeant à nouveau dans l'obscurité.
*****
… Habitué à l'obscurité. La salle d'écoute baigne dans le noir. A nouveau seul, allongé sur une civière, un bandeau noir sur les yeux. Je crie :
- Innocent, je le jure au nom de Dieu ! Je n'ai ni tenté de "brûler" ni organisé de voyages clandestins. C'est vrai que je suis issu d'une famille de pêcheurs, mais le zodiaque n'est pas à moi et je n'y ai jamais travaillé pour le compte de qui que ce soit. C'est vrai aussi que j'ai rencontré Karim Awled Belâaïfi à Kasserine dans des circonstances dont je n'ai encore aucun souvenir. Mais jamais je ne l'ai invité à Menzel Bou Zelfa ni ne l'y ai rencontré ni n'ai été au courant de son intention de brûler.
… Habitué à l'obscurité. La salle d'écoute baigne dans le noir. Le bruit des pas de Bochra Toukabri qui vient me rendre visite en prison. Pince-moi petite maman, pince-moi vite. Je m'en souviens maintenant. Réveille-moi que je leur dise toute la vérité. Mais où es-tu Di Jay ?
- Te souviens-tu de moi maintenant, Si Lamjed ?
- Bochra… Que Dieu ne t'accorde pas de baraka ! Que fais-tu ici, en prison en cette nuit sombre, alors que la lune se cache dans un endroit inconnu ? Et pourquoi t'introduis-tu dans mon rêve accompagnant mon nom de ce "Si" ridicule et tentant de me faire rire alors que je n'en ai aucune envie ? Hé dis, Bochra, pourquoi t'es-tu séparée de mon copain Farès Khemiri?
- N'as-tu pas honte de toi, Si Lamjed ? Je tente de te sauver et toi tu t'accroches à ta perte. Pourquoi dis-tu que tu ne te souviens pas ?
- et toi, pourquoi cries-tu ainsi ? Si j'ai dit que je ne me souvenais pas c'est que je ne me souvenais effectivement pas. La dernière image que je gardais de toi remontait à l'époque de ta liaison avec Farès Khmiri. Je te vois encore couper ton gâteau d'anniversaire et jurer, au nom des vingt-quatre bougies allumées, que tu lui resterais fidèle toute la vie. Et puis, brusquement, une information me parvient qui est aussi diffamante qu'une injure envers les dieux de l'amour : Vous êtes séparés ! Et, pour s'en remettre, Farès coupe tout contact avec nous tous, quitte le pays et s'en va enterrer son chagrin dans les bras d'une vieille belge. Brusquement je n'ai plus de nouvelles ni de lui ni de toi. Le monde s'assombrit à mes yeux, Bochra. Vous deux, séparés ! C'est la faute à la lune, Toukebri. C'est la faute à la lune. Je ne sais pas où elle va lorsqu'elle se cache. Alors je tombe inévitablement dans la zône des ténèbres et ne me rappelles plus rien.
- Et maintenant ?
- Maintenant je me souviens. Je me rappelle le café Bou Makhlouf au Kef. Je t'y ai vue assise sur la Doukkana avec ton appareil photo au cou et autour de toi des jeunes dont je ne connaissais personne. Je n'ai pas compris ce jour là pourquoi tu m'avais repoussé comme si tu n'avais jamais été mon amie, ou comme si ta rupture avec Farès Khmiri devait gommer toute la sympathie que nous avions l'un pour l'autre.
- Et Nawfel El Wachem ? Sais-tu pourquoi il s'était brusquement évaporé, au moment où tu étais venu me parler ? Sais-tu où il était allé ?
- Ah oui, c'est vrai ! Nawfek El Wachem, je me souviens de ce nom ! Je me rappelle maintenant ! ça aussi, Bochra, je n'y avais rien compris. Ce n'était pourtant pas dans sa nature de me mettre dans un tel embarras. Je n'ai pas cru un instant, ce jour là, qu'il avait l'intention de se débarrasser de moi. Je le connaissais comme un homme de bien. Il m'avait hébergé des mois durant et m'avait nourri par amour pour Dieu.
- Dis plutôt que c'est un criminel, Si Lamjed ! Et saches que le fait de le couvrir va te coûter très cher. Ne savais-tu pas que c'était le chef d'un réseau de contrebande opérant à travers les frontières avec l'Algérie ? Comment en étais-tu arrivé à fréquenter ces énergumènes ? Que faisais-tu avec eux ? Les indicateurs t'ont vu dans la voiture de Nawfel El Wachem, traversant les frontières dans les deux sens. Te souviens-tu de cela, au moins ?
- De la brume… Rien que de la brume, Bochra. Et la faute est à la lune qui s'absente sans que je ne sache où elle va.
- Ecoute-moi bien, Si Lamjed, tu ne vas pas recourir à ces expressions ambigües pour esquiver la question et ne rien dire de la vérité. Maintenant que tu t'es souvenu de notre rencontre au Kef, tu n'as plus qu'à te rappeler aussi tout ce que tu sais sur Nawfel El Wachem. Tu dois nous donner toutes les indications sur lui.
- Et qu'est-ce que tu as à voir, toi, avec Nawfel El Wachem ? Es-tu venue me rendre visite ou bien comploterais-tu contre moi en connivence avec la police ?
- Tu comprendras tout en temps opportun. Ici, il n'y a que moi qui suis convaincue de ta sincérité. J'étais certaine, depuis que tu as été arrêté, que tes nerfs étaient touchés. C'est moi qui suis intervenue pour charger de ton cas la chef de service en personne. Elle a tout fait pour t'aider à retrouver la mémoire, mais tu ne lui as pas facilité la tâche. C'est moi qui ai parlé de toi, par hasard, à Nadia Belâissaouiya. J'étais au courant de ses problèmes et elle m'a tout raconté. J'ai réussi à la convaincre d'apporter son témoignage concernant votre rencontre à Menzel Bou Zelfa, pour te sauver de l'accusation de complicité dans l'assassinat d'El-Hajja Héniya. Et c'est moi enfin qui t'ai pris en photo au Kef avec les ouvriers des chantiers.
- Veux-tu me dire par là que tu es… ?
- Pas la peine de remuer le couteau dans la plaie ouverte, Si Lamjed. Oui, je suis bien officier de police ! J'y travaillais déjà depuis que j'étais étudiante. Et c'est en le découvrant que Farès m'a plaquée ! Le jour où tu m'as vue au salon de thé Bou Makhlouf, j'étais avec quelques jeunes collègues attendant l'arrivée de renforts pour nous aider à mettre la main sur Nawfel El Wachem. Mais voici que tu t'amènes pour tout bousiller. Tu avais attiré son attention sur nous et créé, volontairement ou non, la diversion qui lui a permis de nous échapper. C'est toi, Si Lamjed, qui a saboté notre plan pour l'arrêter. Tu as été à l'origine de l'échec de ma mission et tu dois, maintenant, rafistoler ta mémoire pour tout nous dire sur lui et nous permettre à nouveau de mettre la main dessus. Sinon, tu vas être considéré comme son complice. Et je n'y pourrai plus rien !



*****
… Habitué à l'obscurité. La salle d'écoute baigne dans le noir. Et Bochra Toukabri n'était, depuis toujours, qu'un agent de police. Qui aurait pu prévoir tout ça ? Et comment ne serais-je pas atteint de cécité pour le restant de ma vie ? Pourquoi mon Dieu fais-tu disparaître la lune sans me guider à l'endroit où tu l'as cachée ? Pourquoi, mon Dieu, m'arraches-tu du paradis de l'oubli pour me jeter dans le feu de mes désillusions ? Pourquoi me rappelles-tu tous ces souvenirs sans me doter de la clairvoyance à même de me réconforter?
… La salle d'écoute baigne dans le noir. Seul, allongé sur une civière, comme toujours, lacéré par la fièvre et les questions. Yassine Bellaghnej, le bédouin modèle, toujours à cheval sur la morale, travaille dans la prostitution et meurt dans un règlement de comptes. Abdel-Hafidh Bettaleb Rabâaoui, le vicieux fils du vicieux, Haffa le gigolo, devient leader islamiste, tente de me recruter et de me faire passer les frontières, puis donne des ordres pour m'asséner un coup sur le crâne et me laisser mourir dans le Sahara. Karim Awled Belâaïfi, le poète amoureux du pays, se trouve obligé de "brûler" et se noie en pleine mer pour que je sois accusé de l'avoir incité à la "Harga" qui a causé sa mort. Et, enfin, Bochra toukabri… Bochra, la petite fille de Lénine… Bochra, la descendante du Ché Guevara… Bochra, qui nous assurait avoir la nausée rien qu'à entendre le mot police, était, elle-même, officier de police…
… La salle d'écoute baigne dans le noir. Et toute cette pression sur mes nerfs dépasse de loin ma capacité d'encaissement. La faute en revient à la lune, Farès ! La faute en revient à la lune, ô Khémiri le débile! La faute en revient à la lune, madame le chef de service ! La lune se cache brusquement, me laissant incapable de deviner où elle va.
Mais raison en serait bien que vous m'aviez pris la boussole de Sidinna… Rendez-moi la boussole de Sidinna, madame ! Rendez-moi vite ma boussole!
- Qu'est ce que c'est que cette affaire de boussole, Si Lamjed ? Votre sœur Rachida est venue nous la réclamer. Nous lui avons dit que vous n'aviez aucune boussole au moment de votre arrestation.
- Mais si, j'en avais une ! C'est vous qui me l'avez prise et qui l'avez égarée. Alors rendez-moi ma boussole.

*****

… Une grotte punique taillée dans la pierre à même l'eau. Tout y est sur le point de s'écrouler. Des fissures qui s'élargissent encore et encore. Et moi, je suis transféré, ligoté, d'une pièce fissurée à une autre encore plus fissurée. Me voici mains, pieds, ventre, thorax et cou ligotés. Allongé sur la civière dans l'obscurité, alors que dehors, les vagues se heurtent toujours, gagnant en hauteur et le vent siffle à travers les fissures les airs d'une symphonie de la terreur. Des fils électriques attachés à ma peau tout le long de mon corps. L'appareil de détection de mensonge, de l'hypocrisie, du jeu de comédie et des maladies mentales incurables. Un médecin Robot pose des questions d'une manière automatique et n'attend même pas mes réponses :
- Test de vérité… Test de vérité… L'accusé Mohamed Lamjed ben Habib ben Bahri Brikcha. Exprimez des sentiments sincères et vous aurez la paix. Si vous vous agitez, vous vous mettez sous tension, vous exprimez des sentiments simulés, des pensées fausses, vous vous forcez d'avoir du sang froid etc. etc…, nous vous injecterons le "catalyseur-dénudeur", injection après injection, jusqu'à vous mettre totalement à nu. Et la ficelle blanche se distinguera, alors, d'elle-même, de la ficelle noire. Compris ? Commençons !
Et les questions de pleuvoir comme une averse qui ne s'arrête pas : Qui êtes vous ? Quel rapport avez-vous avec le propriétaire du zodiaque ? Combien touchez-vous pour chaque "brûleur" que vous recrutez ? Pourquoi avez-vous tué Karim Awled Belâaïfi ? Qui vous a présenté à Naoufel El Wachem ? Combien de fois avez-vous traversé les frontières algériennes ? Avez-vous participé à l'assassinat de Yassine Bellaghnej ? Quel rôle avez-vous joué dans les événements du bassin minier ? Combien touchez-vous pour chaque prostituée que vous amenez aux clients ? Est-ce bien vous qui avez défloré Aïchoucha Laâjel ?
- Ah non ! Tout sauf Aïchoucha… Ne touchez pas à ma Aîchoucha …
- Injection….
- AAAAAAAAh …
Après chaque nouvelle injection, une nouvelle série de questions :
Pour qui vous prenez-vous pour refuser de travailler chez Ameur El Bintou ? Où avez-vous caché la boussole ? Quel secret y a-t-il dans votre recherche acharnée de Tazoghrane ? Quel rapport avez-vous avec Haffa le Gigolo ? Où étiez-vous entre le jour où vous avez reçu le coup sur le crâne et le jour où vous avez été repéré avec Nawfel El Wachem au Kef ? Qui vous a soufflé l'idée de simuler la perte de mémoire ? Qui vous a présenté Sofiène Jeridi ? Etait-il aussi associé à votre commerce de la Harga ? Qui sont les membres de la bande ? Nous avons trouvé votre portefeuille et vos papiers d'identité dans une voiture volée. Où l'avez-vous volée ? Qui de vous se charge de falsifier les papiers? Qu'est-ce qui prouve que Mayara est de vous et non d'Ameur El Bintou ?
- Ah non ! Tout sauf Aïchoucha ! Tout sauf Mayara ! Touchez-pas à ma Aïchoucha ! Touchez-pas à Notre Mayara !
- Injection …
- AAAAAAAAAAh…
Les questions se suivent et se ressemblent. Les injections aussi se suivent et se ressemblent. Le tout pour donner lieu enfin à un rapport d'expertise :
- Oyez, oyez ! Le dernier mot, le dernier mot ! Nous, Robot fils du Robot, chargé de l'exécution des expertises des maladies mentales incurables, annonçons que les nerfs de l'accusé Mohamed Lamjed Brikcha sont intacts. Nous attestons plutôt, après des tests minutieux, qu'il fait preuve d'une intelligence, de loin, supérieure à la moyenne ainsi que d'une capacité extraordinaire à l'affabulation. Il a le don de formuler les mensonges de façon à ce qu'ils paraissent vraisemblables. Nous affirmons que sa mémoire est intacte et sa conscience totale. Quant à ses délires, ils sont d'une logique et d'une organisation telle qu'ils ne peuvent être considérés comme maladifs. En conséquence, nous Robot fils du Robot, déclarons l'accusé apte à subir une instruction dans les normes, jugeons que ses déclarations peuvent être retenues contre lui et ordonnons son transfert immédiat de l'hôpital psychiatrique à sa cellule de prison.


… Une grotte punique taillée dans la pierre à même l'eau. Tout ce qui s'y trouve s'écroule sur ma tête. Les infirmiers ôtent leurs blouses blanches et mettent des uniformes de policiers. Ils débranchent les fils électriques de mon corps et me déconnectent de l'appareil de détection de mensonge et vices assimilés. Les voici qui retirent mon cadavre des débris et me conduisent à nouveau en prison. A moi Di Jay ! Pince-moi petite maman avant que le cauchemar ne s'installe définitivement. Pince-moi petite maman avant qu'il ne soit trop tard…



Le Haikuteur …/… à suivre

jeudi 22 janvier 2009

La Boussole de Sidinna / 17 Le ravin de l'oubli, bis

Mon année sur les ailes du récit (47/53) La Boussole de Sidinna (17/23) – 23 janvier 2009


Chemin second :

Des silex sur les dunes

Orientation sixième 2 :

Le ravin de l'oubli, bis

" Le rapport de ceci avec le réel est pure imagination" – Le Haïkuteur

Suite de la rencontre ….
………………
- Malheureusement, Il a été décidé que le délai qui nous a été accordé prenne fin aujourd'hui. Alors je dois, immédiatement, savoir ce que vous avez décidé.
………
Je suis désolée, Si Lamjed, mais je dois vous avertir que personne n'a plus la possibilité d'attendre, comme nous l'avons fait jusqu'ici. Moi-même, je suis désormais convaincue qu'il n'y a plus aucune raison de poursuivre ces rencontres au delà de la séance d'aujourd'hui. Si vous ne me répondez pas tout de suite, je serai obligée de me retirer définitivement. Et vous savez ce que cela signifierait que j'annonce mon échec. Ce sera à eux d'en déduire ce qu'ils voudront. Ils auront toute latitude de vous traiter comme bon leur semblera.
- Je voudrais comprendre comment…
- Je n'ai plus le temps de vous expliquer quoi que ce soit, Si Lamjed. Vous ne semblez pas bien comprendre ce que je vous ai dit. Répondez-moi, si vous voulez, dans les limites de ma question, ni plus ni moins : où avez-vous rencontré Nadia Belâissaouiya la première fois ? Donnez votre réponse en un seul mot, ou je sortirai d'ici et vous ne me reverrez plus.

- …………..
… A Slouguia … A Slouguia, Madame, plus exactement à la sortie du village, sur le pont de la Medjerda.
- Pourquoi, alors, m'avez-vous menti ?
- Pas au Kef, en tout cas !
- Pourquoi avez-vous dit que c'était à Zaghouan, sachant que vous n'y avez jamais mis les pieds ? Pourquoi me mentir à moi alors que vous savez que je veux sincèrement vous aider ? A cause de ce mensonge, ils ne croiront même plus que vous avez perdu la mémoire. Quant à prétendre que vous avez vécu dans un état d'éveil inconscient, le moins qu'ils puissent en penser, c'est que c'est de la pure invention. Vous tenez des propos que la raison ne peut admettre, Si Lamjed. Je veux bien vous comprendre, moi, suivre votre raisonnement, vous aider. Mais eux, ils savent que vous êtes très intelligent. Ils disent même que vous êtes, en plus, bon comédien et que vous faites tout pour couvrir vos associés et gagner du temps au profit de vos complices.
…….
Répondez-moi ! Qu'est ce qui vous pousse à mentir ?
- Personne ne croira la vérité, madame. Et puis j'ai peur !
- De qui ?
- De Nadia, de la mère de Nadia, pour Nadia, du mari de Nadia. J'ai peur de moi-même, de mon incapacité à affronter la vérité. Je ne sais pas moi ! J'ai peur de vous, de tout ! Qui va croire que j'ai passé deux jours entiers, dans une maison fermée, avec une femme qui fuit son mari et qu'il n'y a eu entre nous que des discussions et rien d'autre ?

*****

Suite de la rencontre ….
………………
… Deux pains, trois berlingots de lait et autant de boites de biscuits, une boule de fromage rouge, six bouteilles d'eau minérale et bien d'autres choses dont, bien sûr, une cartouche de cigarettes. Un tas de produits ramenés dans des sachets en plastique et disposés n'importe comment au milieu du salon, par terre et sur la table basse en verre.
Nadia Belâissaouiya allongée sur le divan. Elle n'arrête pas de fumer. Et moi, allongé non loin d'elle, à même le tapis. Tantôt je tousse, tantôt je combats ma toux en buvant de l'eau. Je lui ai raconté mon histoire avec le CAPES et comment j'ai réprimandé maman parce qu'elle avait hypothéqué ses bijoux pour donner tout ce qu'elle possédait à une bonne dame, qui prétendait pouvoir intervenir pour assurer mon succès à l'examen. Je lui ai raconté comment j'ai bafoué les sacrosaintes règles de bonne conduite à l'égard des parents, élevant la voix en présence de Khadouja Jaïed, la menaçant même de quitter la maison pour ne plus y revenir.
… Nadia m'a raconté, quant à elle, comment, aussitôt sortie de la fac, elle a été désignée par son oncle maternel comme enseignante d'histoire dans un collège non loin de Testour, où elle est allée habiter après son mariage avec un riche homme d'affaires, divorcé et ami de la famille. Son mari lui ayant assuré, au moment des fiançailles, qu'il allait l'aider à poursuivre des études de troisième cycle pour devenir professeur universitaire, elle s’est trouvée contrainte de se réveiller de son beau rêve pour constater qu'avec le temps, tout était parti en fumée.
… Elle parle et fume. Quant à la nourriture, elle demeurait intacte. Nadia n'y touche pas et moi, je n'ose même pas m'en approcher. Lorsque le sommeil l’envahit, Nadia se laisse aller à dormir. Mais à peine ai-je à mon tour les yeux fermé, qu'elle allume une nouvelle cigarette. Et lorsqu'elle remarque que je me suis réveillé, elle commence par me demander des nouvelles de Yassine Bellaghnej et Fares Khmiri, me posant aussi des questions à propos des matinées cinématographiques de la maison de la culture Ibn Khaldoun. Je me tais un moment pour me concentrer et me préparer à lui répondre. Mais elle poursuit aussitôt la narration de son histoire personnelle comme si elle ne m'avait posé aucune question.
… Le drame de Nadia Belâissaouiya, comme elle me l'a expliqué, est qu'elle s'était définie, depuis son enfance, un objectif bien déterminé. Elle l'avait fait connaître à tout le monde et avait commencé à œuvrer pour l'atteindre par tous les moyens. Or, elle s'était retrouvée accablée par une situation qu'elle avait acceptée et qu'elle croyait être la voie la plus courte pour atteindre ses objectifs. Ce qu'elle voulait, c'est jouer un rôle actif de premier plan dans la société. La recette lui semblait évidente : militer au sein du parti au pouvoir et travailler afin de gravir les échelons et prouver au monde entier la capacité des femmes à occuper les plus hauts postes de commandement et à assumer les plus hautes fonctions, sur un pied d'égalité avec les hommes.
Nadia avait toutes les conditions pour réaliser son rêve. Le seul hic, à ce qu'elle dit, est qu'elle n'avait pas pris en compte la capacité de manœuvre de son mari ; un véritable manipulateur qui menait contre ses objectifs un travail de sape systématique dans les coulisses, tout en déclarant être son soutien et l'encourager à les réaliser. Aussi ne s'était-elle aperçue du piège qu'une fois devenue, en moins de six ans, une véritable femme au foyer.


Elle avait d'abord accepté de quitter son travail dans l'enseignement pour pouvoir accompagner son mari dans ses fréquents voyages d'affaires. Puis, sa belle mère tombée malade, elle avait dû faire la concession de lui tenir compagnie supervisant le travail de femme de ménage à la maison, d'autant plus que les affaires de son mari demandaient de moins en moins de déplacements. Et, pour finir, se furent les occupations ménagères qui ne lui laissèrent même plus le temps d'assister aux réunions de la cellule locale. Tout cela sans compter le temps qu'elle consacrait désormais à espionner les aventures de son mari avec les employées de sa société.
…Elle m'expliquait le lien qui existait entre l'échec de son parcours politique et celui de son couple. Puis se remettait à déclarer sa détermination à tromper, tôt ou tard et quel qu'en soit le prix à payer, ce mari qui ne se contentait plus de la manipuler comme une marionnette, mais qui la trompait, maintenant, à tout bout de champ.
Quant à moi, j'écoutais, réfléchissais à la question et trouvais, très sérieusement, que si ce qu'elle racontait était vrai, elle aurait toutes les raisons de lui rendre exactement la pareille. Mais voilà que les crises de fou-rires involontaires, que j'avais crues finies à jamais depuis le jour de l'Aïd El-Adha, m'étaient, soudain, revenues. J'ai eu alors honte de moi-même. J'ai tourné le dos à Nadia, faisant mine de tousser et j'ai ri à en perdre haleine. Quant à elle, elle n'avait ni ri, ni arrêté de fumer.
… Ce n'est que deux jours plus tard, peu avant le coucher, que sa mère, madame Neila, était arrivée venant de Zaghouan. Une femme tranchante. Elle a beaucoup reproché à sa fille cette action qu'elle a qualifiée littéralement d'action abjecte. Elle a réfléchi posément puis décidé que nous devions tous dire, au cas où quelqu'un viendrait, que la maman et sa fille m'auraient rencontré, toutes les deux, l'après-midi même, à Zaghouan et pas du tout à Slouguia.
Madame Neila a déclaré qu'en tant qu'alibi, elle appréciait bien l'idée de l'éclatement de pneu. Ce qui voulait dire qu'elle ne l'a prise que pour un prétexte avancé par Nadia pour cacher une vieille relation, que la maman imaginait entre nous et qui daterait de bien avant le mariage de sa fille. Aussi ordonne-t-elle le transfert dudit éclatement, de la sortie de Slouguia à celle de Zaghouan, renonçant par là même à me renvoyer de sa maison, à cette heure tardive de la nuit.
Le soir, la maman et sa fille avaient dormi dans l'une des chambres à coucher. Elles avaient fermé leur porte me laissant dormir à même le tapis du salon. Le matin, elles s'étaient réveillées tôt décidées à partir pour Testour. Nadia s'était totalement calmée. Elle avait complètement oublié tout ce qu'elle m'avait dit avant l'arrivée de sa mère. Sa révolte contre son mari s'était transformée en une soif de réconciliation et son désespoir en une foi inébranlable en sa capacité à faire redémarrer sa carrière politique grâce, justement, à cette alliance avec son mari, qu'elle allait mettre à profit, sans états d'âme, pour arriver à ses fins.
… Deux pains, trois berlingots de lait et autant de boites de biscuit, une boule de fromage Gauda et bien d'autres choses... Un tas de produits ramenés dans des sachets et disposés n'importe comment par terre et sur la table basse en verre. Même madame Neila n'a pas touché à la nourriture. Nous n'avons consommé, tous les trois, que de l'eau minérale. Nadia a, bien entendu, consommé également un nombre affolant de cigarettes. Sa maman aussi avait beaucoup fumé. C'est elle qui prend maintenant le reste de la cartouche. Quant aux autres sachets, elle me les met dans un couffin en paille qu'elle m'offre, me demandant avec insistance d'oublier que j'avais rencontré sa fille et, au cas où je devrais apporter un témoignage, de dire que je les ai rencontrées ensemble avec un pneu éclaté, que je les ai aidées à changer la roue et que je les ai, ensuite, priées de m'emmener avec elles jusqu'à Tazoghrane. Alors, elles m'auraient déposé à Menzel Bou Zelfa et seraient parties vers une destination inconnue.
Avant de les saluer, je leur ai demandé de me montrer réellement la route vers Tazoghrane. Elles m'ont indiqué une direction et se sont engagées avec leur voiture dans la direction opposée. Quant à moi, je suis parti, trainant les pieds et chantant à tous ceux que je rencontrais "El Ward Jamil". Et comme je ne savais pas encore très bien pourquoi je me dirigeais vers Tazoghrane, ni pourquoi je chantais cette chanson en particulier, mes crises de fou-rires involontaires reprenaient de plus belle. Aussi tous les passants se mettaient-ils à me dévisager avec des yeux interrogateurs. Je leur chantais la même chanson. Mes fou-rires s'intensifiaient. Certains riaient un peu. Certains autres se tordaient carrément de rire. Et puis chacun s'en allait son chemin.

*****

Suite de la rencontre ….
………………

… Si, si madame, je le connais. Je n'ai jamais dit que je ne connaissais pas le Kef. Je le connais et j'y étais à plusieurs reprises. J'ai vécu une longue période chez El-Hajja Héniya, mais pas dans sa vieille maison à l'entrée du Kef. Je n'ai pas travaillé, non plus, dans le chantier de sa villa à la nouvelle cité de la ville. J'ai plutôt vécu dans la pièce en terre séchée, à la ferme d'El-Hajja, à proximité du village de Slouguia. C'est elle qui venait régulièrement à la ferme. Je me souviens d'une seule fois où elle m'avait pris avec elle au Kef. C'était pour assister à une Zerda qu'elle avait donnée au mausolée Sidi Bou Makhlouf et lors de laquelle elle avait fait égorger un mouton que nous avions ramené de la ferme après l'avoir choisi dans le troupeau de Boujomâ.
Ce soir là, j'avais mangé le couscous et passé la nuit dans la villa en chantier, où il n'y avait aucun des ouvriers. Et le lendemain, dès l'aube, El-Hajja Héniya m'avait ramené à slouguia, à bord de la même camionnette. A part cela, je n'ai aucun autre souvenir du Kef. Ou plutôt si : quelques images embrumées, dont aucun souvenir d'une photo qui aurait été prise de moi avec les ouvriers d'El-Hajja. A moins que ce soit avant que je ne reprenne partiellement conscience. Et, pour vous rassurer quant à l'affaire de l'assassinat, le jour où j'ai rencontré Nadia Belâissaouiya, je n'avais pas été au Kef depuis un bon bout de temps…

*****

Suite de la rencontre ….
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… Debout devant la mosquée El-Qadiriya. Soudain, je me surprends en train de rire, mais d'un rire involontaire qui pour, la première fois, me parait relever d'un comportement anormal. Sans arrêter de rire, je m'observe en compagnie des autres mendiants, tendant la main aux prieurs qui sortent de la mosquée. J'ai très honte…
… Un éclat de lumière aveuglant me traverse. Il jaillit des yeux d'une vieille dame chez laquelle je reconnais le même éclat des yeux de ma grand-mère, Doraïa Jaïda, et de ceux de la vieille pucelle Oumm Ezzine. La main d'El-Hajja Héniya se tend vers moi avec une pièce de monnaie. Ses yeux me transpercent en profondeur. N'arrivant pas à soutenir son regard, je baisse soudain la tête, retire la main et m'enfuis, m'éloignant de la queue des mendiants…
… Debout au coin d'une autre ruelle, attendant qu'El-Hajja Héniya me rattrape. Je mets la main à la poche. Les six petits cailloux de silex y sont encore. Ma mémoire remonte, en un clin d'œil, à l'image d'une dune en plein Sahara, sur laquelle je roulais avant de tomber dans les paumes. Brusquement une question traverse mon esprit : Mais où suis-je ? Et qu'est ce que je fais ici ? Avant de trouver une réponse, une autre crise de fou-rire involontaire m'envahit et l'image de la dune disparaît dans la profondeur de l'oubli…
… Je marche regardant mes pieds. J'observe le parterre de pierres blanches. La rue étroite grimpe, serpentant entre les habitations contiguës, jusqu'à atteindre une place surplombant des montagnes vertes qu'envahissent des nuages à perte de vue. Je me rends compte pour la première fois que je suis dans une ville que je ne connais pas et que je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais visitée. Et pourtant, j'ai l'impression de me souvenir parfaitement de ces ruelles en particulier, comme si j'y avais longtemps vécu …
… Place Cheikh Ali. El-Hajja Héniya me dépasse. Je la rattrape, marchant derrière elle comme attiré par un aimant. Le gardien du musée sort d'une porte cochère et la salue :
- "Comment ça va Omma Hniya ?"
Puis il s'adresse à moi menaçant :
- "Allez vas t'en "L'As" !"
Mais El-Hajja Héniya lui répond :
- "Laisse-le tranquille ! laisse la miséricorde de Dieu descendre sur la terre."
Puis, se retournant vers moi, elle ajoute :
- "Allez viens "L'As", ne t'en fais pas !"
Ainsi donc je suis "L'As". Le gardien du musée me connais ainsi que cette femme qui n'est ni Doraïa Jaïda ni La vierge Oum Ezzine.

*****

Suite de la rencontre ….
………………
… Je vous ai dit depuis le début, madame, que c'étaient des images embrumées. Je ne m'en souviens que parce qu'El-Hajja Héniya m'avait raconté l'histoire de notre rencontre à maintes reprises. C'est elle qui m'a raconté comment elle m'avait emmené au mausolée de Sidi Bou Makhlouf et comment elle avait proposé à ses gardiens de m'y loger comme le faisaient, jadis, tous les bienfaiteurs qui rencontraient des étrangers dans la ville. C'est elle qui m'a décrit sa colère quand le gardien du mausolée avait refusé sa requête, me rappelant comment elle m'avait fait monter à l'arrière de sa camionnette avec trois sacs d'engrais blanc. Cette nuit là était la première que je passais dans la ferme de Slouguia sous la protection de Boujomâa.
… Croyez-moi, madame, je n'ai aucun autre souvenir que ces images embrumées. Même mon nom, personne ne me l'a demandé et je ne l'ai dit à personne. J'ai accepté le nom de "L'As" ne sachant même pas dans quelles circonstances il m'avait été donné. El-Hajja Héniya m'appelait "L'As", ainsi que ses ouvrières qui arrivaient à la ferme chaque matin pour s'en aller au coucher du soleil. Quant à Boujomâa, il m'appelait "Ya'lkhou"(1).
… J'ai aimé la vie avec les plantes, les haies de figues de barbarie, les cognassiers et les grenadiers. J'ai apprécié la vie avec les animaux. Je me suis intégré à eux en n'ayant de relations avec eux, que dans les limites que me traçait Boujomâa ou sur ordre de celui-ci. Car je n'étais pas, à proprement parler, un ouvrier d'El-Hajja, mais une sorte de réfugié chez elle. Je faisais ce que je pouvais quand j'en avais envie. Je travaillais ainsi en contre partie d'un repas que m'apportait Boujomâa après le coucher du soleil ou que m'offraient les ouvrières, à midi, lorsqu'elles s'asseyaient en rondes sous les arbres pour manger.

Deux jours avant l'Aïd Al-Adha, El-Hajja Héniya a rendu visite à la ferme de Slouguia. Elle a fait avec Boujomâa les comptes des ventes de moutons, pris l'argent chez lui et payé les ouvrières en leur accordant des générosités. Quant à moi, elle m'a emmené à Testour, m'a acheté des vêtements chez le fripier et m'a ramené à la ferme. En fin de journée, elle a choisi le plus beau mouton du troupeau, un cornu que Boujomâa n'emmenait pas avec lui lorsqu'il allait au souk. Une fois ligoté, nous nous sommes mis à deux, Boujomâa et moi, pour l'embarquer à l'arrière de la camionnette. Avant qu'elle ne démarre pour le Kef, El-Hajja Héniya m'a confié à l'attention de Boujomâa :
- "L'As" est ton frère, Boujomâa, et c'est l'Aîd de l'Islam ! Alors fais attention à ton frère!
C'était la dernière fois que j'ai vu El-Hajja Héniya. C'était aussi la dernière fois que j'étais pris par un fou-rire involontaire, juste en imaginant que Boujomâa et moi étions de vrais frères et qu'El-Hajja Héniya était notre maman. Les dernières paroles que j'avais entendues d'elle étaient des vœux dont l'écho continue à résonner en moi, comme une invitation à partir de Slouguia. En Actionnant le volant de sa camionnette, elle me jette un dernier regard à travers sa vitre baissée et me dit:
- Allez, bonne fête "L'As". Dieu ait pitié de toi et mette fin à ta détresse !
… A l'aube du jour de l'Aïd, j'ai allumé un feu, chauffé de l'eau, me suis lavé et ai mis mes nouveaux vêtements, comme convenu avec Boujomâa. Son fils ainé, Wa'el, est venu m'appeler et nous sommes partis, tous les trois, à travers les jardins, dans le noir, en écoutant Boujomâa nous expliquer, à son fils et à moi, comment nous devions nous comporter au cours de la prière de l'Aïd.
… A la mosquée du village, je me laisse entrainer loin par le Dhikr et pleure. Boujomâa voit mes larmes couler et gronde son fils qui m'en demandait la raison. Mes larmes silencieuse n'ont pu cesser ni lors de l'échange de vœux de l'Aïd avec les prieurs, ni alors que j'aidais Boujomâa à égorger son mouton, ni encore lorsque, par égard pour sa femme et pour ses enfants, je me forçais à manger du méchoui :
- Désolé Boujomâa, j'ai rendu triste votre Aïd.
… J'e me suis isolé deux jours durant dans la pièce en terre séchée, n'ayant envie ni de boire ni de manger. Quelque chose à l'intérieur de moi commençait à me rappeler vaguement que j'étais Mohamed Lamjed Brikcha et qu'il me fallait faire quelque chose tout de suite pour ne pas me complaire dans le personnage de "L'As", à l'identité inconnue. Deux jours entiers avec l'écho des vœux d'El-Hajja Héniya qui priait pour moi : "Dieu ait pitié de toi et mette fin à ta détresse !".
… Deux jours, seul avec le sentiment que Khaddouja Jaïed me manque, qu'Aïchoucha Laajel me manque, elle aussi, ainsi que Bbé Sabriya et l'impasse Brikcha. Mais, m'est-il encore permis de rentrer à Beb-Tounes comme si je n'en étais jamais sorti ?
… Au troisième jour de l'Aïd je sors de bon matin, avant que Boujomâa ne m'apporte à manger. Marchant d'un pas de promeneur égaré le long de l'Oued Medjerda, je me laisse bercer par le crissement des feuilles jaunes sous mes pieds et ne regarde pas derrière moi. Je marche un moment, puis m'assois pour me reposer, réfléchir et me souvenir. Pourquoi suis-je égaré ainsi ? N'avais-je pas une destination bien déterminée ? Pourquoi n'ai-je plus rêvé depuis longtemps, ni aucours de mon sommeil, ni en état d'éveil ?
… Le soleil se cache totalement derrière les nuages. Soudain, Tazoghrane, un nom de village à la consonance berbère, me saute à l'esprit avec insistance, sans que je n'en devine la raison. Dois-je me rappeler un temps passé à Tazoghrane ? Dois-je plutôt allez à Tazoghrane pour une quelconque raison?
… Une pluie fine commence à tomber. Les nuages commencent à s'accumuler, couvrant toutes les collines qui m'entourent. Le froid commence à me glacer les pieds et les mains. Il faut rentrer à la ferme. Soudain, sautent à nouveau à mon esprit des images de dunes qui se relaient, alternant la chaleur brulante du soleil durant la journée et les flammes des feux de bois s'élevant dans le noir durant la nuit.
Dieu, quel contraste je vis ? J'ai à l'esprit du feu, de la sècheresse et une voute du ciel, bleu et dégagé, et j'ai autour de moi la pluie, la verdure qui couvre toutes les collines s'enchainant jusqu'à l'horizon et le ciel qui manque de peu de me caresser les cheveux avec ses touffes de nuages gris.

… Un nouveau pan de ma conscience me revient. Moi, Mohamed Lamjed Brikcha, je recommence à me poser des questions sur mon existence et à distinguer les choses autour de moi. Moi, Mohamed Lamjed Brikcha, je commence à sentir une envie persistante d'allez à Tazoghrane, ou d'y retourner pour rafistoler ma mémoire. Alors je ne dormirai plus dans la pièce en terre séchée après ce soir !

*****

Suite de la rencontre ….
………………
- Pour la dernière fois, Si Lamjed : dans quelles circonstances avez-vous rencontré Bochra Toukebri au Kef ? Reconnaissez-vous, au moins, l'avoir rencontrée ? Répondez-moi, par oui ou par non !
- De la brume, madame, de la brume et rien que de la brume. Je crois pouvoir affirmer l'avoir rencontrée depuis un moment, pas très long. Il se peut que ce soit au Kef, comme vous le dites. Mais il se peut que ce soit à Gafsa, à Kasserine ou même ici dans les couloirs de cette prison. Est-elle venue me rendre visite, la semaine dernière, avec ma sœur Rachida? Aidez-moi, madame ! Accordez-moi un peu de temps et je m'en souviendrai. Le nom de Bochra Toukebri me revient à la mémoire associé à ceux de Karim Awled Belâaïfi, le poète, et Sofiène Jéridi, l'ex responsable de la section de l'union des étudiants. Mais je me sens fatigué. La brume est très dense. Ma tête va éclater. Je crois que je commence à m'évanouir…

Le Haïkuteur …/… à suivre
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(1) "Ya'lkhou" : Frère, prononcée à l'algérienne.

jeudi 15 janvier 2009

La Boussole de Sidinna / 16 Le ravin de l'oubli

Mon année sur les ailes du récit (46/53) La Boussole de Sidinna (16/23) – 16 janvier 2009


Chemin second :

Des silex sur les dunes

Orientation sixième 1 :

Le ravin de l'oubli

" Le rapport de ceci avec le réel est pure imagination" – Le Haïkuteur

Il a été exceptionnellement recommandé, pour des raisons purement littéraires, n'ayant rien à voir avec la censure, de citer ici la source, dans ces termes :
"Voici encore des extraits d'un document puisé dans le dossier de l'accusé Mohamed Lamjed Ben Habib Ben Bahri Brikcha. Le document original est la transcription de l'enregistrement de la rencontre N°…………. entre l'accusé et Mme…………, chef du service……….. et ce, le matin du……….. à la salle d'écoute N°…..…… Transcription sur ordinateur par : R. B. T. Extraits choisis par : H.S.L.

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………………………………………………………………………………………………………………………………………………………..
- Vous voici enfin décidé à reprendre la parole ! Avez-vous bien dormi?
- Oui.
- Sentez-vous, au moins, une amélioration ?
- Oui, un peu.
- Au cours de ta cure de sommeil, votre sœur Rachida et son mari, ainsi que votre cousin et une voisine ont demandé des autorisations de visites qui leur ont été refusées pour vous laisser vous reposer.
- C'est mieux ainsi. Je n'aime pas voir Ameur El Bintou !
- Après ces longues journées de silence, je crois que nous allons, enfin, fournir quelques efforts supplémentaires.
- Depuis notre dernière rencontre, Plusieurs événements me sont revenus. Mais des événements n'ayant aucun rapport avec mon affaire. Ceux qu'il m'est demandé de me rappeler, eux, me font toujours mal à la tête dès que j'essaye de me concentrer pour m'en souvenir. Et, à chaque fois, le mal s'intensifie et je me laisse emporter par le sommeil, perdant à nouveau la mémoire.
- Nous allons, si vous le voulez bien, travailler d'une façon un peu différente. Détendez-vous bien et essayez, cette fois-ci, de vous contenter de répondre à mes questions. Ceci pourrait vous permettre, plus tard, de vous souvenir plus facilement d'autres faits sans aucune aide de ma part. Dites-moi, vous souvenez-vous d'avoir connu, lors de votre vie universitaire, un étudiant du nom de Abdel Hafidh Bettaleb ?
- Haffa Rabâaoui ? Bien sûr que je m'en souviens. Nous étions amis, à un certain moment. Il étudiait l'art dramatique. Et, avant de déménager à Ras-Tabia, J'occupais avec lui la même chambre à la cité universitaire de Ben-Arous. A l'époque, il était en troisième année et moi en première. Puis nous sommes restés en contact, jusqu'à la fin de mes études. C'était un acteur génial, brun foncé mais vraiment beau gosse. J'ai assisté à son projet de fin d'études. C'était super. Seulement, Haffa n'avait pas de chance. Après la maîtrise, il est resté au chômage quelques années. S'accrochant à son rêve comme il pouvait, il était resté dans la capitale, malgré la cherté de la vie. Il espérait décrocher un contrat avec une troupe théâtrale ou être distribué dans un film ou un feuilleton télévisé. Mais il a dû plier sous la pression de sa famille et rentrer dans le sud, abandonnant définitivement ses ambitions théâtrales pour se consacrer au travail du palmier.
- Bien, tout ça c'est bien ! Essayez maintenant de bien vous souvenir et répondez, si possible, par oui ou par non ! Lors de notre dernière rencontre, vous m'aviez dit avoir traversé le Sahara, avec un groupe qui tentait de passer les frontières algériennes. Vous rappelez-vous avoir vu cet ami parmi les membres du groupe ?
- Qui ? Haffa ? Vous rigolez, madame ! C'est une situation impossible à imaginer. Je vous ai dit que tous les membres de ce groupe étaient des dévots. Alors que Haffa Rabâaoui avait pour seule religion le théâtre et les plaisirs de la vie. On lui connaît d'ailleurs cette boutade par laquelle il répondait à ceux qui prétendaient que les arts sont prohibés par la religion. Il disait: "la religion est prohibée dans le théâtre".
- Oui, bien sûr Si Lamjed, ce sont des détails très importants. D'ailleurs tout ceci m'a été communiqué dans le dossier. On m'a même fait savoir que certains étudiants l'appelaient, passez-moi l'expression, "Haffa le gigolo!"
- Ah oui, c'est vrai. D'ailleurs il avait, à ce propos, l'art de se tourner lui-même en dérision en se faisant appeler ainsi. En fait, il jouait à l'amoureux avec quelques vieilles filles riches de la banlieue Nord de Tunis et n'avait aucune gène à déclarer qu'il se faisait entretenir par elles.
- Et pourtant, Si Lamjed, il est spécifié dans ce dossier que c'est bien lui qu'on avait arrêté avec le groupe des frontières algériennes. Moi, Si Lamjed, je dirais sans aucune intention de vous influencer, que si vous parveniez à vous assurer que c'est bien lui qui vous avait poussé à traverser, alors vous trouveriez certainement celui qui vous a frappé sur la tête dans le Sahara. Il reconnaîtrait qu'il l'avait fait parce qu'il vous considérait comme mécréant. Et cela vous aiderait beaucoup à rejeter la plus grave de toutes les accusations portées contre vous.
……………


…..Encore une fois, je ne veux pas vous faire peur, mais je vous rappelle que vous leur aviez avoué, de votre propre gré, avoir tenté de passer clandestinement les frontières. Ils n'ont d'ailleurs de preuve contre vous que vos propres déclarations.
- Que voulez vous insinuer, madame ? Voulez-vous suggérer qu'il m'est permis, pour repousser l'accusation portée contre moi, d'accuser mon ami ? Voulez-vous dire que Haffa Rabâaoui serait celui qui aurait ordonné qu'on me donne un coup de pierre sur la tête et qu'on me laisse mourir dans le Sahara ?
- Ne vous énervez-pas, Si Lamjed. Calmez-vous et ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Je vous ai dit "si vous parveniez à vous assurer". Cela ne veut pas dire que je vous suggère un quelconque comportement. Je tente seulement de vous aider à être logique. Souvenez-vous que c'est vous qui aviez dit que votre sélection pour la traversée était due à une intervention d'une vieille connaissance de l'université ou d'un fils du pays. Qui était cet intervenant ? Voici la question à laquelle vous n'avez pas réussi à donner de réponse…………..
………………………………………………………………………………………………………………………………………………………
… Calmez-vous, s'il vous plait et parlez-moi, au lieu de vous triturer nerveusement les doigts. Je comprends parfaitement ce que vous ressentez. Mais ce silence ne peut aucunement m'aider à vous sortir de cette situation délicate. Lorsque l'affaire de ce groupe a été publiée, j'ai vu que l'arrestation de ses membres avait eu lieu à la même période et dans les mêmes circonstances que vous m'aviez décrites. Alors j'avais toutes les raisons de supposer que ce serait le même groupe au sein duquel vous aviez évolué dans le Sahara. J'ai demandé des renseignements. Et j'ai trouvé qu'aucun membre du groupe n'était originaire de votre ville. Par contre la présence d'Abdel Hafidh Bettaleb Rabâaoui a attiré mon attention. Il était le seul membre du groupe à avoir fait des études universitaires et, en plus, il avait à peu près votre âge.
………..
…..Si je vous ai posé la question, Si Lamjed, ce n'est pas pour vous pousser à faire une déduction erronée, mais parce qu'il m'importe que vous connaissiez cette vérité, vous aussi. Et, maintenant que vous vous êtes souvenu d'avoir eu des relations avec Abdel Hafidh Rabaaoui, je n'imagine pas que vous puissiez considérer cette ressemblance et cette simultanéité comme un simple fait du hasard. Si nous revenons à votre déclaration, dans laquelle vous disiez que, lors de la traversée, certains membres du groupe étaient cagoulés, alors il serait légitime de supposer que votre vieil ami était bien celui qui vous a convaincu de traverser, même si vous ne l'avez pas rencontré directement, même si vous ne l'avez pas reconnu au cours de votre marche dans le Sahara.
- S'il vous plait, madame ! Ne dites pas qu'il m'a convaincu. Je vous ai dit que j'ai vécu ces événements, comme entrainé dans un rêve…
- D'accord, d'accord ! Je ne suis pas ici pour vous juger de quelque façon que ce soit. Je n'ai aucune objection sur le rêve, en tant que forme de discours. L'essentiel, Si Lamjed, est de dire, de parler, de ne pas sombrer dans le silence. Et je suis là pour vous écouter. Alors racontez de la façon qui vous convient le mieux, par le discours direct, par le symbole ou comme vous le dictent vos rêves. L'essentiel, maintenant, est que vous recouvriez tout votre calme. Relaxez-vous et essayiez d'organiser vos idées. Mais, surtout, soyez sincère avec vous-même.
……………..
… Bien, laissons de côté, si vous le voulez bien, l'affaire de la traversée, jusqu'au moment où vous vous souviendrez spontanément de quelques nouveaux détails. Oublions aussi, provisoirement, ce trou noir dans votre mémoire dont l'évocation vous fatigue et qui, je vous le fait remarquer, se rétrécit de plus en plus grâce à notre travail. Son étendue ne couvre plus que la distance entre la traversée du Sahara et l'arrivée à Menzel-Bou-Zelfa.
Pouvons-nous, si vous le permettez, revenir précisément à cette étape de Menzel Bou Zelfa, au cours de laquelle vous jugez avoir repris conscience ?
- J'ai dit tout ce que j'avais à dire sur Menzel Bou Zelfa !

- Pardonnez-moi, Si Lamjed, mais faites comme si je n'en avais rien entendu. Auriez-vous une objection à reprendre tout depuis le début ?
… Non ? D'accord ! Seulement, souvenez-vous que si vous voulez que je sois de votre côté, il faut nécessairement me faire confiance et me dire toute la vérité sans essayer de couvrir qui que ce soit, même pas par grandeur d'âme. Je ne sais pas si vous voyez bien ce que je veux dire ! Je vous ai promis que ce que vous me direz ici ne servira jamais à porter préjudice à qui que ce soit, sans votre consentement, même si, de son côté, l'intéressé vous porte préjudice.
…………………….
- Je vous ai déjà dit que je n'avais rien de nouveau à ajouter.
- D'accord, d'accord ! Et si je vous disais que moi, j'ai du nouveau ?
… Par exemple concernant le nombre de jours que vous avez passés chez les Belâissaouiya à Menzel Bou Zelfa ! Je sais maintenant, j'en suis certaine, que vous y avez été pendant trois jours entiers et non pas seulement un jour et une nuit, comme vous l'avez affirmé lors de notre dernière rencontre.
………..
….Etablir cette vérité, Si Lamjed, vous disculpera dans l'affaire de l'assassinat de votre employeuse pour voler ses bijoux.
- Je vous ai dit que je n'avais rien à voir avec cette affaire.
- Je le sais. J'en suis même convaincue. Mais évoquer votre perte de mémoire pour nier tout en bloc, même le fait d'avoir passé quelques semaines ou quelques mois au Kef, ne peut aucunement éloigner de vous les soupçons.
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… Il nous suffirait, par contre, d'apporter la preuve que vous êtes arrivés à Menzel Bou Zelfa avant le meurtre et que vous-vous y trouviez le jour où il a été commis, au Kef, par quelqu'un d'autre, pour que la photo qui se trouve dans votre dossier et qui vous montre en compagnie des ouvriers de Hajja Haniya au café, devienne un document tout ce qu'il y a de plus ordinaire et qui ne peut être utilisé contre vous.

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… Bon, vous tenez encore à votre silence?
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… Et si je vous disais que j'ai pu entrer en contact avec Nadia Belâissaouiya et que j'ai réussi à savoir exactement l'endroit et surtout la date et l'heure de votre rencontre avec elle ? Allez-vous continuer à dire que vous l'aviez rencontrée à Zaghouan ?
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Voulez-vous me dire la vérité maintenant ou bien préférez-vous avoir un délai de réflexion ?
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… Bien, me parleriez-vous si je changeais de sujet ? Ou dois-je me retirer jusqu'à ce que vous ayez réfléchi à ce que je viens de vous dire ?
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….Comme vous voulez, je m'en vais, mais avant d'oublier, j'ai aussi des informations sur Bochra Toukabri. Des informations qui vont vous étonner ! Ne me dites pas que vous-vous rappelez Abdel Hafidh Rabâaoui et pas Bochra Toukabri.
- Au contraire, madame, je m'en souviens très bien.
- Ah, vous voulez donc que je reste encore un peu !
- Je ne sais pas, l'évocation de Bochra m'a un peu remué. Son ancien fiancé Fares Khmiri était mon ami. Il constituait le troisième pilier du trio de la Manouba, composé de lui, de Yassine Bellaghnej et de moi-même.
- Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous l'aviez vue ?
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- ….. De la brume, rien que de la brume. Il commence à me sembler que je viens de la voir depuis peu. Mais quand ? où ? Avec qui ? Croyez-moi, cette fois-ci, madame. Je sens comme une brume dense qui enveloppe ma mémoire de façon à ce que je ne perçoive plus que les traits flous de Bochra Toukabri.
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….Mais, soudain, voici que le nom de Karim Awled Belâaïfi me revient à l'esprit.
- Qui est-ce ?
- Un étudiant que j'avais connu au cours de ma dernière année de fac. J'avais reconnu en lui un futur poète hors pair. J'avais publié plusieurs de ses textes dans la brochure de notre club de littérature. Avais-je vu Bochra en sa compagnie à Kasserine ? Mais je n'ai aucun souvenir d'être allé à Kasserine…
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… Mais peut-être est-ce plutôt Sofiène Jeridi, l'ex responsable de la section de l'Union des étudiants, qui me l'aurait présentée, au café Oued-El-Bey ? Mais suis-je jamais allé à Gafsa? Et quand ? Je ne le sais.
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….De la brume, encore de la brume et rien que de la brume. Croyez-moi, madame, je ne veux couvrir personne qui ait commis un acte criminel. Mais je sens que ma tête va éclater. J'ai très mal à l'endroit de mon ancienne blessure. C'est comme si je venais juste de recevoir le coup de pierre sur la tête et, comble de l'ironie, comme si Haffa Rabâaoui lui-même venait de me l'asséner… L'image commence à s'embrumer devant mes yeux. Je crois que je vais m'évanouir …….

Le Haïkuteur …/… à suivre